MOTOR CITY – Motor City

MOTOR CITY - Motor City

La compilation Motor City est le fruit d’une collaboration entre Universal Music France et Maître Madj, collectionneur, DJ, mais aussi producteur au sein d’Assassin Productions pendant près de 15 ans avec une volonté partagée de faire (re)découvrir les premiers hits ou les toutes premières pépites du label Tamla Motown souvent méconnues. Avec un choix éditorial clair et une sortie exclusivement en vinyle avec des titres parfois réédités en acétate pour la première fois, cette sélection propose des singles édités entre 1959 et 1962. C’est un parfait complément aux coffrets The Complete Motown Singles vol. 1 & 2 sortis en 2005 chez Hip-O-Select exclusivement en CD à l’époque !
Il s’agit donc bien du début de l’histoire de Motown… et quelle histoire !

En effet, quand, âgé de presque 30 ans, Berry Gordy débarque sur le marché du disque avec 800 dollars en poche (empruntés à ses sœurs) au début de l’hiver 1959, il est en dépit de son ambition bien loin d’imaginer qu’il est en train de créer un des labels les plus influents et les plus importants du 20e siècle, et même, disons-le, carrément un pan de l’histoire afro-américaine !

Pourtant ce natif de Detroit, fonceur et combatif dans l’âme avait tenté de débuter plus jeune une carrière de boxeur professionnel, avant que son départ pour la guerre de Corée ne lui fasse abandonner son projet. De retour à la vie civile, il ouvre un magasin de disques spécialisé dans le jazz, sa passion. Force est, au bout de deux ans, de se rendre à l’évidence que les clients ne sont pas vraiment au rendez-vous dans le ghetto de Détroit. Il n’a finalement pas d’autres choix que de rejoindre le plus gros employeur de la ville : le fabricant d’automobile Ford, tellement puissant qu’il donne avec son concurrent General Motors son surnom à la ville de Detroit : Motor City !

Mais Berry n’abandonne pas si facilement ses rêves de gloire et de fortune et saisit l’opportunité qui lui est donnée en 1957 en co-signant avec Roquel Davis le plus gros tube de Jackie Wilson : « Reet Petite ». Ce coup de maître n’est pas isolé puisqu’il signe de nouveaux hits pour Wilson, mais également des chansons pour Etta James ou LaVern Baker. Ces succès lui donnent alors l’idée de produire lui-même des disques. C’est la rencontre avec Marv Johnson, un artiste local chantant avec The Serenaders à Détroit, qui va être déterminante. Berry lui propose de signer sur le label qu’il vient de créer : Tamla Records. « Come to me » de Marv Johnson devient le premier single de son histoire. Ce titre, que l’on retrouve sur cette compilation et qui sera distribué au niveau national finalement par United Artists est enregistré avec James Jamerson à la basse et Benny Benjamin à la batterie, les piliers de la section rythmique des Funk Brothers, le futur orchestre maison de chez Motown.

Ce que l’on remarque d’ailleurs sur Motor City, c’est la présence, dès les premières années du label, des futurs poids lourds qui feront son histoire avec un grand H.
A commencer par le légendaire Smokey Robinson, co-auteur des premiers succès, fidèle ami de longue date et collaborateur de Berry Gordy (au point de devenir son vice-président en 1972) qui avec son groupe The Miracles signera même la plus grosse vente de l’époque « Shop around » en 1960. Le single classé N°1 dans les charts R&B et n°2 dans les charts pop se vendra à plus d’un million d’exemplaire, une belle réussite qui permettra de pérenniser le label pendant plusieurs mois. D’ailleurs, ce titre sera suivi d’une “answer song” (une chanson en réponse à un titre déjà sorti) par Debbie Dean, la première chanteuse blanche de chez Motown, avec « Don’t let him shop around » l’année suivante.
Parmi les artistes qui deviendront incontournables, on retrouve The Supremes, ici avec « Bottered Pop Corn », leur deuxième single en 1961, chanté en lead vocal exceptionnellement par Florence Ballard (c’est d’ailleurs elle qui trouvera le nom de The Supremes) alors que c’est habituellement Diana Ross qui fait office de figure de proue. Mais le groupe star féminin du début des 60’s, c’est surtout The Marvellettes qui, dès 1961, truste les charts avec « Please, Mr Postman » et leur premier album du même nom. Ici, c’est le titre « All the love I got » de l’année suivante qui représente le quator.
Le titre « Isn’t she pretty » — face B de Dream Come True sorti chez Gordy (un sous-label de Motown) début 1962 — montre déjà toute la palette de tessiture des voix du quintet The Temptations.
C’est à peu près au même moment que le jeune Marvin Gaye, âgé de 23 ans à peine, sort le 45t Sandman dont est extrait cette face B « i’m yours, you’re mine », dans un esprit assez classique mais qui laisse malgré tout percevoir son talent de futur crooner et sex symbol.

Berry avait une idée assez précise de l’orientation qu’il voulait donner à son label : produire des chansons chantés par des artistes afro-américains mais aseptisées ou tout du moins inoffensives et accessibles à un public blanc et populaire. Néanmoins, on se rend compte sur ces premiers singles que le label cherche encore ses traces et sort quelques pépites surprenantes et atypiques.
C’est le cas de Nick & The Jaguars, un groupe blanc qui propose un instrumental de surf music avec « Ich-i-bon#1 » sorti en 1960 ou encore de The Twistin’ Kings, derrière lesquels se cache en fait l’orchestre maison The Funk Brothers, réquisitionné ici pour proposer un album de twist, danse et esthétique incontournable en 1961, Twistin’ the world around dont est extrait cet excellent « Congo part. 1 » qui mêle twist et latin jazz. Extrêmement surprenant !
Tamla tente également des licences de morceaux indépendants comme ce morceau gospel « I’m bound » de The Golden Harmoneers sorti en 1960, groupe qui ne connaîtra pas de suite.
Bien que rentrant dans un esprit rhythm and blues, certains titres sont beaucoup plus bruts, plus proches de la soul du sud ou du chant blues originel. C’est le cas de « Just for you » de Freddie Gorman composé par un futur pilier du son Motown, Brian Holland ou encore de « Don’t take it away » dont l’orgue saturé et la voix rauque de Sammy Ward font des merveilles.

Bref, cette compilation met en lumière l’aventure surprenante et complexe d’un homme qui, bien que déterminé et stratège, hésitait encore entre coups de cœur artistiques, explorations musicales et efficacité marketing. Quoi qu’il en soit, il est indéniable que Motown a ouvert la voie à des artistes devenus depuis des légendes vivantes (Michael Jackson, Stevie Wonder, Marvin Gaye…) et a démontré plus que toute autre maison d’édition que les afro-américains peuvent aussi dominer le monde musical !

L’anecdote :
Après la réussite du volume 1, un volume 2 sur le même schéma est sorti dans les bacs en octobre 2018 et réunit notamment les débuts de “Little” Stevie Wonder, le mythique « Mr Postman » des Marvelletes évoqué plus haut ou encore l’incontournable Mary Wells ainsi que les perles de Lamont Dozier et Barett Strong. De quoi encore s’en mettre plein les oreilles !

Arnaud Brailly

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