YOUNG MARBLE GIANTS – Colossal Youth

Deux frères, l’aîné Stuart Moxham et son benjamin, Phil, amoureux de la chanteuse, Alison Statton. Cette aventure triangulaire bien plus que musicale ne pouvait que mal se terminer… Et pour cause, Colossal Youth , publié en pleine période postpunk par Young Marble Giants, curieux trio d’étudiants gallois sorti de nulle part il y a quarante ans, en février 1980, sera le seul et uniquew album de sa discographie, accompagné d’une poignée de singles et de titres démos rééditée quelques années plus tard. A l’aube des années 80, si Upside Down de Diana Ross fait remuer les pelvis du monde entier et Madness expose sa théorie du ska avec One Step Beyond , une autre jeunesse découvre Colossal Youth, ovni musical tant sur le fond que la forme, pochette, nom du groupe et bien sûr musique. Enregistré en seulement quelques jours dans les studios gallois Foel et publié sur le label anglais Rough Trade, alors à ses débuts, Colossal Youth dénote dès sa sortie, subjuguant rapidement un auditoire avide d’une musique… différente pour l’époque. Il deviendra au fil du temps un chef-d’œuvre adulé par de nombreux artistes tels que Kurt Cobain, David Byrne, Peter Buck de R.E.M, Stereolab ou encore Broadcast dont la voix de la regrettée Trish Keenan n’est pas sans rappeler celle, plus désincarnée, d’Alison Statton.

Car la musique de Young Marble Giant, dont le nom est tiré d’un livre sur l’architecture classique, déroute autant par sa simplicité et sa sincérité musicale qui anticipe avec quelques années d’avance la pop lo-fi chère aux années 90 que par l’utilisation d’instruments surannés. L’orgue Wurlitzer par exemple, exploité dans les années trente pour illustrer musicalement et en direct les films muets, discrètement placé à l’ombre des écrans de cinéma et qui illustre même un des titres de Colossal Youth, « Wurlitzer Jukebox », comme un cri d’amour pour cet instrument venu
d’un passé poussiéreux.

Musique “pour introvertis, par des introvertis“ selon le critique musical américain Simon Reynolds, l’album Colossal Youth , avec ses 15 vignettes et un minimalisme radical revendiqué et déconcertant pour l’époque, émane du cerveau bouillonnant de Stuart Moxham, homme à tout faire de la formation. Des compositions au mixage en passant par la gestion des concerts, Moxham est tiraillé par l’idée de créer simplement une musique qui sorte de l’ordinaire. Titres courts, arrangements dépouillés, compositions minimalistes, rythmique basique reléguée à une boîte à rythme aussi sèche qu’un bout de bois mort, les titres sont légèrement humanisés par la (non) présence hantée et fébrile d’Alison Statton, dont la voix déconnectée du monde réel et spectrale est sidérante de sincérité. Musique de chambre avant-gardiste au sens littéral et do-it-yourself, Colossal Youth remet aux oubliettes les fioritures et les solos de guitares interminables des années 70 au profit d’un “less is more” totalement assumée par Stuart Moxham.

Adoubé dès sa sortie par la presse musicale, le trio et sa musique décharnée enchaînera rapidement les concerts en Europe puis aux Etats-Unis. La tournée américaine se transformera malheureusement en chant du cygne puisqu’à leur retour sur le sol gallois, le groupe, visiblement pas prêt pour affronter le succès, se séparera comme dans un souffle, comme si rien ne s’était passé, sans se douter qu’il parsèmerait sans le savoir des graines qui écloseront dans la décennie suivante, pour le plus grand plaisir d’une nouvelle génération de mélomanes dont certains d’entre eux récupéreront la recette minimaliste avec succès.

Erwann Pacaud